La décision du gouvernement fédéral d’autoriser ou non la transaction pourrait déterminer l’avenir du fleuron québécois alors que le secteur aérien vit la pire crise de son histoire. Mais Ottawa cherchera-t-il à gagner du temps dans ce dossier de plus en plus délicat?

Un document de plus de 600 pages est maintenant entre les mains du ministre fédéral des Transports, Marc Garneau.

Ce rapport confidentiel produit par son ministère contient une analyse des répercussions positives et négatives de la prise de contrôle de Transat proposée par Air Canada.

Le ministre avait exigé cet examen pour mieux mesurer les risques d’une telle transaction et être en mesure de faire une recommandation à son gouvernement. Les options : approuver la vente, l’approuver à certaines conditions ou la refuser.

C’est très sensible. On marche vraiment sur des oeufs et ça pourrait prendre beaucoup de temps, a confié à Radio-Canada une source gouvernementale proche du dossier.

Air Transat compte en temps normal 5000 employés. Neuf mois se sont déjà écoulés depuis que les actionnaires ont approuvé l’offre d’achat. Mais la pandémie a tout changé.

Des avions sur le tarmac.

Des avions du transporteur Air Transat à l’aéroport de Québec

Photo : Radio-Canada / Martin Labbé

Même avant la crise, l’enjeu était déjà complexe. À la fin de mars, le Bureau de la concurrence avait fait part de ses préoccupations au ministre Garneau dans un autre rapport.

La transaction envisagée est susceptible d’entraîner des effets anticoncurrentiels significatifs et des hausses de prix substantielles dans bon nombre des marchés qui se chevauchent.

Mais cet examen du Bureau de la concurrence ne tenait pas compte de la crise et des conditions dans lesquelles est maintenant plongée l’industrie aérienne. Serait-il plus pertinent de recommencer cette analyse? L’organisme fédéral indique que la Loi sur les transports au Canada ne prévoit pas la soumission d’un second rapport par le commissaire.

Pendant ce temps, le bureau du ministre Garneau précise par écrit que la loi n’impose pas de délai au gouverneur en conseil [Cabinet] pour prendre une décision.

Le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau.

Le ministre fédéral des Transports, Marc Garneau

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Le gouvernement veut sans doute rester le plus loin possible de cette transaction-là, pour l’instant, croit Louis Hébert, spécialiste en gestion stratégique à HEC Montréal.

Le transport aérien a une valeur stratégique pour un pays. Si on mélange économie et politique, ça complique encore plus les choses. Le gouvernement pourrait notamment se faire reprocher de favoriser le Québec.

Alors que la crise a mis en danger ou affaibli de nombreux transporteurs, la décision du gouvernement fédéral d’approuver ou non l’achat de Transat par Air Canada risque de modifier encore un peu plus le portrait du secteur de l’aviation au pays.

Un feu vert pourrait fragiliser davantage le concurrent principal d’Air Canada, WestJet de Calgary. Mais un refus du gouvernement fédéral pourrait mener Air Transat à la faillite.

Un bâtiment affichant le logo de WestJet.

Le siège social de la compagnie aérienne WestJet à Calgary, en Alberta

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Que faire? Ottawa va-t-il choisir d’attendre sous prétexte que le secteur en pleine turbulence est trop incertain pour prendre une décision?

Pour Air Transat, la notion de temps n’est plus la même. Le transporteur québécois se garde bien de se prononcer sur l’examen réglementaire en cours. Mais dans une brève entrevue, son vice-président aux affaires publiques, Christophe Hennebelle, s’est permis de glisser cette phrase : Plus la décision vient vite, mieux c’est.

Transat a-t-elle vraiment les moyens de rester indépendante? Beaucoup moins qu’avant. Elle est maintenant en très grande difficulté et peut difficilement survivre, explique Karl Moore de l’Université McGill, un expert de l’industrie aérienne. Quant à Air Canada qui subit les contrecoups du choc, elle a l’avantage d’avoir les poches plus profondes.

L’appétit pour Transat est-il aussi grand?

Calin Rovinescu parle derrière un lutrin posé devant un avion Airbus A220-300.

Le président et chef de la direction d’Air Canada, Calin Rovinescu

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Il est tout aussi difficile de connaître de quel côté le gouvernement penchera que de savoir où se situe l’acheteur Air Canada. Le processus d’évaluation réglementaire suit son cours et nous n’avons aucune mise à jour à fournir à ce stade-ci, affirme Air Canada dans une réponse écrite.

Le choc de la pandémie a fait perdre à Transat beaucoup de sa valeur depuis la conclusion de la transaction. Le prix d’achat convenu entre Air Canada et Transat en août 2019 était de 18 $ l’action, ou 729 millions en valeur totale. Or, le titre de Transat se négocie cette semaine sous la barre des 8 $.



Difficile de croire que la transaction ne sera pas renégociée, croit Karl Moore : Ce que nous pourrions voir, c’est une réévaluation du prix fortement à la baisse. Transat va devoir accepter qu’elle a perdu de sa valeur.

Des négociations sont-elles en cours pour revoir les modalités de la transaction? Nous ne répondrons pas à cette question, qu’il y ait des discussions ou pas, nous ne commenterons pas là-dessus, indique Transat.

Même si l’industrie est complètement perturbée et ne retrouve pas une stabilité avant encore quelques années, Louis Hébert voit toujours une logique derrière cette prise de contrôle. La structure du transport aérien telle qu’elle existait depuis quelques années n’était pas soutenable. On ne pourra pas avoir une industrie en santé sans une consolidation.

Que restera-t-il de ce fleuron du Québec inc. et de ses 5000 employés à la fin de la tempête? La réponse dépend en partie de la manière dont le gouvernement Trudeau assemblera les pièces de ce puzzle économique et politique complexe, mais aussi du moment où il voudra bien l’achever.

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